Au Japon, bodybuilders et athlètes mobilisés pour pallier le manque d’aides-soignants

Au Japon, bodybuilders et athlètes mobilisés pour pallier le manque d’aides-soignants

Face au vieillissement accéléré de sa population, le Japon cherche des solutions pour maintenir son système de soins. L’entreprise Visionary, basée à Nagoya, a trouvé une réponse originale : recruter des bodybuilders et des athlètes comme aides-soignants. Une initiative appelée « macho care » qui redessine les contours d’un métier en crise.

Des bodybuilders au service des personnes âgées au Japon

À Ichinomiya, près de Nagoya, l’établissement de soin ne paie pas de mine. Pourtant, à l’entrée, la banalité s’efface. Takuya Usui et Hokuto Tatsumi, 28 et 29 ans, attendent en tenue noire. Corps sculptés par des années de bodybuilding, ils incarnent une nouvelle génération d’auxiliaires de vie.

Les deux hommes font partie de la section 7Seas de l’entreprise Visionary. Cette société recrute depuis huit ans des sportifs pour le secteur du soin. Les intéressés se définissent eux-mêmes comme des « muscular care givers », des soignants musclés.

Une initiative née d’un constat alarmant

Le Japon compte déjà 1 habitant sur 6 âgé de plus de 75 ans. Selon le ministère japonais de la Santé, le pays devrait manquer de 690 000 travailleurs du soin d’ici 2040. Chaque année, environ 100 000 Japonais quittent leur emploi pour s’occuper d’un proche dépendant.

C’est par le bénévolat que Yusuke Niwa, fondateur de Visionary, a découvert le monde du soin, alors que sa sœur y travaillait comme aide-soignante. Il a lancé cette initiative face au manque manifeste de candidatures. « C’est un beau métier dont je veux redorer l'image », confie-t-il.

Un modèle qui séduit les sportifs en reconversion

La formule à de quoi attirer : sur une journée de huit heures, deux sont consacrées à l’entraînement en salle. Une véritable aubaine pour des athlètes qui peinent à concilier pratique sportive et vie professionnelle.

Yusuke Niwa repère lui-même ses recrues :

« Pour les athlètes qui, dans les disciplines du fitness, de l’hyrox ou des arts martiaux, ont un vrai potentiel de tête d’affiche pour notre entreprise, je me déplace aux compétitions et je les démarche. »

La notoriété fonctionne aussi en sens inverse. Les victoires en compétition, les apparitions médiatiques et les publications sur les réseaux sociaux dopent l’attractivité de l’entreprise, qui exploite entre 25 et 29 structures et projette un chiffre d’affaires d’environ 13,3 millions d’euros.

Des muscles qui rassurent les résidents

Dans la salle équipée d’haltères, Takuya s’occupe de Yoshiki, un homme d’une quarantaine d’années paralysé et en fauteuil roulant. Ce dernier fréquente ces bodybuilders depuis trois ans. « Quand j’étais petit, tout le côté droit de mon corps s’est mis à convulser et je suis devenu comme ça », raconte-t-il. Aujourd’hui, il tire sur une corde face à Takuya : « Je me sens tonifié, et ça muscle mes bras », sourit-il.

La force physique de ces soignants permet aussi de porter et déplacer les résidents avec plus d’aisance, réduisant les risques de blessure pour le personnel médical.

La fin d’un secteur perçu comme féminin

Les hommes boudent traditionnellement ce secteur faiblement rémunéré et connoté féminin. Helena Hirata, directrice de recherche émérite au CNRS, observe ce phénomène de près :

« Il n’y a pas de redivision par type de tâche entre tâches physiques réservées aux hommes et tâches relationnelles réservées aux femmes. Les femmes restent très majoritaires dans le secteur, mais les hommes y représentent environ 40 % dans certaines structures. »

Cette mixité nouvelle transforme l’image du métier. Les recrues de Visionary en témoignent : « Quand j’ai expliqué à mes amis macho qu’une entreprise comme ça existait, ils ont trouvé ça génial et m’ont encouragé avec plaisir. »

Les avantages du programme pour les athlètes

  • 🏋️ Deux heures d’entraînement quotidien incluses dans le temps de travail
  • 💪 Un corps entraîné pour porter, retenir, rassurer
  • 🎯 Une reconversion valorisante après une carrière sportive
  • 🤝 Un lien social fort avec les résidents et la communauté sportive
  • 📈 Une visibilité médiatique grâce aux compétitions et réseaux sociaux

Au-delà des bodybuilders : sumotoris et combattants MMA

L’initiative dépasse le simple cercle du bodybuilding. Dans le quartier de Sumida-ku à Tokyo, Kamikawa Keisuke, ancien sumotori reconnu, travaille comme auxiliaire de vie. Entré dans une écurie à 15 ans, il a dû mettre fin à sa carrière de rikishi à 33 ans après une blessure. « C’est elle qui a été le déclencheur », explique-t-il.

Son choix s’inscrit dans une logique pragmatique : « Le Japon vieillit, ce secteur ne manquera jamais de travail. » Il nuance toutefois l’idée d’une transposition universelle : la formule conviendrait davantage à des athlètes en fin de carrière qu’à des sportifs encore en pleine activité.

À Susaki, les arts martiaux mixtes au service des aînés

À l’autre bout de l’archipel, Mamiya Matsuura a fondé une maison de retraite singulière dans un bâtiment inoccupé. Tous ses soignants pratiquent le MMA, reconnaissables à leurs oreilles en chou-fleur, séquelle caractéristique de leur pratique. « On comprend le corps, c’est pour ça qu’on est aussi de bons soignants », résume l’un des combattants.

Le projet répond à un triple objectif : recruter, faire vivre le MMA et faire vivre la maison de retraite. En échange d’une participation de 65 euros par mois, les athlètes sont nourris, logés et peuvent s’entraîner quotidiennement.

Cette cohabitation insolite touche les résidents. Eiko Shiraki se souvient : « La première fois que j’ai pu voir un combat, j’en ai pleuré, j’étais heureuse pour eux. Ce sont de grands travailleurs. »

Mobilisation et solidarité face à l’urgence sanitaire

Cette mobilisation répond à une réelle urgence. le vieillissement de la population japonaise s’accélère et le système de santé doit s’adapter. La solidarité entre générations prend ici une forme inattendue, portée par une génération d’athlètes en quête de sens.

Le salaire de départ chez Visionary, avantages en nature compris, reste néanmoins représentatif d’un secteur globalement peu rémunérateur. Homme ou femme, musclé ou non, le constat est le même : les soins aux personnes âgées ne paient pas assez pour attirer les candidats.

Le modèle japonais interroge la France, où le déficit de main-d’œuvre est comblé par l’immigration plutôt que par une politique volontariste d’incitation des travailleurs locaux. Entre pragmatisme économique et marketing corporel, ces athlètes redessinent les contours d’un secteur à bout de souffle, en quête de nouvelles vocations.

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