Madame S – Courrier de témoignage

Un soir de décembre 2015, je suis arrivée à mon domicile encore plus fatiguée que les autres soirs et
j’ai fini par accepter ce que mon mari me disait depuis longtemps, je ne pouvais pas retourner travailler
« dans cet état ».

Voilà 4 ans que les conditions d’exercices avaient changé dans un établissement de soins dans lequel je travaillais depuis plus de 35 ans à mi-temps, dans une fonction particulière qu’est celle de pharmacien hospitalier. Le reste de mon temps de travail se déroulait à 10 km de là en lisière du périphérique parisien dans un autre établissement privé pour les mêmes fonctions.

 

« je souhaitais « être utile » à mon prochain »

 

Ma profession me donnait une position assez unique dans un établissement privé d’Ile de France où j’étais : cadre, chef de service et membre du Comité de Direction ainsi que de toutes les instances de l’Etablissement tout en étant présente et salariée à mi-temps avec une responsabilité à temps complet.

Le choix de mon métier n’ayant pas du tout été un hasard, j’avais choisi d’être pharmacien car j’aimais
le monde de la santé (connu de par la profession de mon père médecin spécialiste exerçant en libéral)
et je souhaitais « être utile » à mon prochain. Dans un établissement de soins, sans avoir un contact
direct avec le patient qui se trouve au bout de ce que nous appelons depuis peu, le circuit du
médicament , j’avais conscience de travailler chaque jour au service de ces patients que je ne
connaissais pas mais qui, hospitalisés avait besoin à la fois de médicaments , de matériel médical et
aussi d’un respect absolu des règles d’hygiène et de stérilisation des instruments (nouvelles
responsabilités de la profession pharmaceutique depuis une dizaine d’années seulement ) .

L’arrivée en 2012 d’une nième Direction d’établissement a été vécue comme une chance par l’ensemble de l’établissement (y compris par moi-même) car nous nous rapprochions de l’établissement le plus proche avec une direction commune complétant ainsi nos activités chirurgicales
ce qui ne pouvait qu’assurer la pérennité financière des 2 établissements. Malheureusement pour moi ce nouveau Directeur arriva avec un avis sur chaque cadre transmis je ne sais comment par une Direction générale située à Paris et dont une des cadres soignante (de ma
génération d’ailleurs) faisait partie de notre clinique depuis peu.

En ma qualité de « plus ancienne salariée de l’établissement » tous postes confondus (35 années déjà), je m’acheminais sans le savoir vers une position d’indésirable que je refusais de voir venir puisque je n’avais aucune raison de quitter les lieux (sans prudhommes gagnants avec fortes indemnités) vue mon ancienneté au poste et ma position de cadre.
Les choses allaient se passer lentement mais sûrement pour les Directions (Direction générale et Direction sur place) qui dès les premiers jours ont commencé en interne à me stigmatiser par des allusions douteuses en réunion de cadres auxquelles je ne savais absolument pas répondre tant j’étais prise de court et toujours volontaire et positive pour sauver l’établissement menacé de fermeture comme tant d’autres.

 

« Que me valait cette haine régnant auprès du staff de Direction administrative initiée par le DG lui-même ? »

 

Moins de 6 mois après l’arrivée de ce Directeur et compte tenu de nombreuses insultes publiques
(devant une assemblée de médecins anciens mais tout aussi médusés par l’autorité réelle de ce nouveau Directeur pourtant de la même génération que certains d’entre nous) , je décidais de saisir un avocat ( pour la première fois de ma vie) .
A l’exposé des faits précis des 6 derniers mois, mon avocat décida l’envoi d’une lettre recommandée AR afin de poser le problème clairement : que me valait cette haine régnant auprès du staff de Direction administrative initiée par le DG lui-même ?

La réponse mis 3 semaines à revenir par la même voie et je répondais via mon avocat de façon très précise, proposant même de faire évaluer mon travail par la plus haute instance nationale pour les pharmaciens, la nouvelle ARS , Agence régionale des Soins et ces inspecteurs pharmaciens comme moi, assermentés compte tenu de la délivrance de médicaments stupéfiants par les pharmaciens .
L’échange de courrier dura 3 mois et parvint à un apaisement que je croyais réel puisque nous recevions des félicitations des tutelles après l’accréditation réussie dans tous les domaines de l’établissement.

En Janvier 2015 nous accueillons une nouvelle Directrice générale plus jeune et plus dynamique et autoritaire que le précédent, qui reçut elle aussi des informations précises sur chaque cadre, dont les lettres recommandées échangées dans mon cas. Sous son apparent dynamisme autoritaire qui n’était pas pour me déplaire, elle s’est rapidement avérée redoutable pour la plupart des salariés aux postes clés !

J’oubliais de préciser que de 2012 à 2014, j’étais accompagnée en thérapie par une psychologue et une sophrologue auprès desquelles je recherchais l’apaisement indispensable pour « continuer jusqu’en 2017 au moins », date de mes 62 ans et de mon droit à la retraite.
Ce travail indispensable sur moi-même et ma culture du perfectionnisme soigneusement apprise et assimilée depuis mon plus jeune âge sans difficultés apparentes, me permettait effectivement de « tenir », je ne vois pas de mot plus clair.

 

« Vous tiendrez jusqu’à ce qu’on vous relève »

 

C’était sans compter avec ma fatigue physique et mentale + mon âge qui avançait normalement !! Je m’apparentais à ce soldat au point stratégique d’un film de guerre américain des années 70 et dont le titre m’échappe : « Vous tiendrez jusqu’à ce qu’on vous relève ». Cette phrase me revenait en boucle, je devais tenir et je tiendrais ! je ne leur ferai pas ce plaisir de craquer.

Aidée par mon généraliste et un traitement anti-dépresseur difficile à supporter au début , j’ai effectivement tenu : 4 années pleines jusqu’à ce tout début décembre 2015 ! Les vacances pourtant dépaysantes, ne m’avaient pas reposées et brutalement j’ai senti que mes
jambes ne répondaient plus (déjà depuis quelques semaines) mais je ne voulais pas m’arrêter malgré le courrier du médecin du travail en septembre 2015. Ceci car m’arrêter dans l’un des établissements était impossible sans interrompre les 2 en même temps, et que l’épreuve de certification se déroulait à ce moment-là dans l’autre établissement.

Noël approchait et mon arrêt se terminait au tout début janvier !
Désemparée et ne sachant plus que faire j’écoutais divers conseils familiaux et autres jusqu’au jour ou réellement j’ai entendu parler de consultations de « souffrance et travail ». Autant de termes que je ne juxtaposais pas tout en vivant une situation d’extrême souffrance mentale
et physique que je tentais de gommer avec force et volonté !
Entre Noël et Jour de l’an, mon premier mail reçu une réponse positive de rendez-vous tout
début janvier. C’était d’autant plus inespéré que j’avais choisi sur internet une adresse proche
de mon domicile et que tous les psychologues du département donnaient des rendez-vous à
3 mois y compris ma psychologue de l’année passée qui hyper-saturée ne répondait plus.
La première consultation avec Mme Lucidi a duré 60 minutes pendant lesquelles et pour la première
fois j’entendais des mots qui faisaient écho à ce que je ressentais avec angoisse depuis 4 ans et je le
lui ai confié immédiatement.

Au fur et à mesure de ces séances hebdomadaires, je ressortais un peu rassurée mais totalement vidée
tant je pleurais presque en continu dès que je commençais à me confier sur le plan professionnel.
C’est d’ailleurs ce qui fait toute la différence avec les consultations de thérapie que j’avais déjà suivi.
Le volet professionnel était certes présent mais toujours au second plan derrière les aspects de ma
personnalité que je me devais de découvrir.

Lorsque l’on est dans l’état de détresse, d’angoisses et de remords dans lequel je me trouvais pour la
première fois que j’abandonnais mes postes professionnels je faisais lentement confiance à ces
échanges car j’entendais enfin « les mots dont j’avais besoin » et qui définissaient si bien mon état.
J’étais à la fois angoissée d’avoir lâché mon travail brutalement et angoissée de voir la retraite se
rapprocher plus rapidement que prévu. Quelles allez être mes préoccupations, mon statut social et
personnel une fois ce cap passé ? J’avais en effet travaillé à temps plus que plein depuis l’âge de 22
ans, y compris pendant mes 2 grossesses il y a plus de 30 ans puisque nous exercions à cet époque
mon mari et moi en qualité de titulaires d’une officine de ville !

C’est dans cet état d’esprit et de santé fragilisé (je tenais difficilement debout longtemps) que mes
conversations avec Mme Lucidi ont mis mes pensées peu à peu au clair.
Eclairée par le fait que je n’étais pas seule dans cette situation, j’ai lentement admis parce que l’on me
l’a suggéré « que je ne retournerai plus travailler » à 14 mois de ma retraite autorisée !
A partir de ce moment-là il m’a fallu faire ce lent travail de reconstruction interne dont le but principal
était que je n’existais pas seulement par mon travail ! Vaste sujet, dont je franchissais les étapes
lentement, très lentement, trop lentement à mon goût.

Consciente désormais que le temps était enfin mon meilleur allié, même si je me sentais avancer en
âge encore plus vite, j’ai lu, je me suis reposée, sans rien faire de productif ! J’ai surtout commencé
enfin à profiter réellement du plus beau cadeau que nos filles avaient pu nous offrir, 5 petits enfants
nés en 4 ans et âgés de 6 ans à 6 mois !!! Bien sûr que nous n’avons jamais cessé de les voir mais c’est
totalement différent de les voir le samedi ou le dimanche autour d’une table animée et de les observer
tranquillement pendant les vacances scolaires et de soulager d’autant leurs parents.
Comme toutes les autres activités plaisir que je ne m’autorisais inconsciemment que rarement.
Pour cette prise de conscience et cette lente réflexion personnelle suggérée et accompagnée, je ne
sais que remercier le professionnalisme de Mme Lucidi avec qui d’emblée je me suis sentie écoutée ET
COMPRISE.

Encore merci à vous et je souhaite donner espoir à toutes les personnes si nombreuses qui vivent ce
type de souffrance sur leur lieu de travail.

Madame S